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UNE HISTOIRE COURTE ET EFFICACE !

« LE PERMIS » Une histoire à chute

Par Jocelyne Duparc

Le papier rose en main, Pierrot fit une entrée triomphale au « Bar à thym ». Les « hip hip hip hourra ! » de ses amis réunis le transportèrent d’aise. Enfin il se sentait heureux et en confiance, bien entouré de ses vrais potes.
Chez lui, l’accueil avait été si décevant. Sa mère lui avait semblée bizarrement inquiète, comme tracassée par sa réussite. C’est vrai qu’elle ne lui faisait jamais confiance.
Sa petite sœur n’avait fait aucun cas de son succès, elle avait le permis depuis plus d’un an déjà.
Frustré de cette heure de gloire qu’il attendait depuis si longtemps, il avait senti une bouffée de rage monter en lui. Rage contre ses parents qui l’étouffaient l’un de conseils, l’autre de reproches. Haine aussi contre cette petite sœur, si parfaite aux yeux des parents, alors qu’elle n’était qu’une snobinarde, toujours à finauder et à se moquer de lui.
Dans ces circonstances si particulières, Pierre éprouvait lourdement l’injustice de sa situation. Ses parents applaudissaient volontiers aux succès de cette sale teigne qu’ils traitaient toujours avec indulgence. Lui, à leurs yeux, n’était qu’un balourd... Un brave garçon un peu lent...
Mais les choses allaient enfin changer. Pierre sentait toute cette énergie en lui, cette force, ce goût pour la vitesse qui le submergeaient. Il se savait téméraire et viril.
Il aimait parler de voitures avec ses copains, il aimait assister aux courses automobiles. Quand le bruit des moteurs et l’odeur forte de l’huile chaude l’enveloppaient, son âme devenait celle d’un grand pilote.

Et, ce jour-là, il venait d’obtenir le document officiel qui ferait prendre un tournant décisif à sa vie : le permis de conduire... SON permis !
D’habitude, à la maison, quand il disait :
- Malheureusement, j’ai pas encore mon permis...
Ou bien :
- Dès que j’ai mon permis...
Sa sœur, la salope, le reprenait :
- Ton permis ?! Tant que tu ne l’as pas, c’est pas le tien ! Dis LE permis de conduire mais ne te l’appropries pas encore, ça fait cinq fois que tu le rates !

Voilà, c’était bien là le drame de Pierre Martinot. Un passionné de voitures qui n’arrivait pas à décrocher le fameux papier rose ! Bien entendu, la conduite ne lui avait jamais posé le moindre problème. Chez lui, c’était là, inné, chevillé au corps. Mais toutes ces tracasseries pour le code... Alors que tout le monde sait bien que ça ne sert plus à rien dès qu’on a réussi l’examen !

Pierrot l’avait raté plusieurs fois, ce code de merde ! Conséquence... Interdiction de passer la conduite pourtant si bien maîtrisée. Six fois il s’était présenté ! Ça lui avait pris neuf ans en tout... Neuf ans à ronger son frein, à s’abîmer la vue sur des bouquins constellés d’intersections, de véhicules prioritaires et de dos d’ânes !

Heureusement, aujourd’hui, tout cela n’était plus qu’un mauvais souvenir. Bien au chaud, au comptoir de l’amitié, on arrosait la victoire avec les copains.
- Et que le Champagne coule à flots, aubergiste !

Pour la première fois peut-être depuis qu’il était sorti de l’enfance, Pierrot se sentait reconnu... Un vrai homme tel qu’il l’entendait, bien en phase avec la vie moderne... Au diapason de l’existence... Il rayonnait !
A travers la vitre embuée du bar, son regard se posa sur le 4x4 rouge de Sébastien. Tout comme lui, son pote aimait les voitures massives et puissantes...
Mais Pierrot avait une autre idée. Et son idée à lui, c’était de se payer une Américaine, une grosse limousine. Il en aurait bientôt les moyens, depuis le temps qu’il économisait ! On exposait justement de très beaux modèles d’occasion dans un garage tout proche et il se promettait d’y faire un saut à la première heure du lendemain. Avec le permis en poche, le plus dur était fait !
Sébastien vit la lueur de convoitise dans les yeux de son copain. Sébastien Louette était son meilleur pote. Un authentique ami qui l’avait toujours soutenu et encouragé en toutes circonstances. Il l’avait même aidé à réviser son code, c’est vous dire !
D’ailleurs, cette amitié sans faille, Pierrot la lui rendait bien. Par exemple, quand Sébastien avait perdu son emploi, c’était Pierrot qui avait payé l’assurance du 4x4. A présent, Sébastien avait retrouvé un petit job et ses finances avaient meilleure mine. Mais, malgré tout, Pierrot savait bien qu’il lui restait des traites en retard. Et, une fois de plus, il était décidé à l’aider, même si cela entamait quelque peu le budget destiné à la grosse américaine.
Rien qu’à penser à leur si belle entente, Pierrot sentit les larmes mouiller ses paupières.
- Trinquons à l’amitié ! S’écria-t-il, histoire de chasser son trouble.
- A l’amitié et aux belles voitures ! Reprit Sébastien en levant son verre.
Et tous deux, le sourire et le Champagne aux lèvres, s’abîmèrent dans la contemplation du beau Cherokee chromes et feu.
- Trinquons aussi aux femmes !
Lança soudain Pierrot, en apercevant une jolie blonde qui passait en fredonnant devant le bar, un gros dossier cartonné calé sous son bras droit.

Et le reste arriva tout naturellement. Entre amis, c’est bien connu, pas besoin de parler. On se comprend d’un geste, d’un regard. Mais là, ce que dit Sébastien en lui tendant ses clés, réchauffa le cœur de Pierrot, effaçant d’un seul coup toutes les frustrations passées.
- Tu sais quoi ? Je te prête mon Cherokee. Va t’faire une p’tite virée mon Pierrot. T’as ton permis, moi j’te fais confiance. Tu fais le tour du pâté de maisons, tout seul, comme un grand... Juste le temps pour nous d’ouvrir une nouvelle bouteille de roteux !
Pierrot ne se le fit pas répéter deux fois !

Il y a des gens qui s’amusent, qui font la fête. Pendant ce temps-là, il y en a d’autres qui travaillent. Mélanie Duplat était de cette dernière catégorie. C’était une belle jeune femme blonde. Très belle et surtout très sérieuse... D’ailleurs, elle était huissier de justice. Consciencieuse et aimant son métier elle parvenait, en maniant avec dextérité la carotte et le bâton à clôturer bien plus de dossiers que la plupart de ses collègues.

Ce jour-là, elle se sentait en grande forme. Elle portait sous le bras droit, un classeur cartonné où s’étalait, en lettres capitales le titre « Dossier n 413, Affaire Louette ». C’était exactement le type d’affaires qu’elle affectionnait. Elle en connaissait tous les détails par cœur. Trois mois de traites en retard, une voiture de genre « tous terrains » à saisir. Pour l’instant, la saisie n’était que conservatoire. Mais si, comme Mélanie l’espérait, l’homme ne soldait pas sa dette sous huit jours, on passerait à la saisie pure et simple. Un vrai délice !

Encore un qui avait eu l’auto plus grosse que le portefeuille et n’arrivait pas à payer son crédit. D’instinct, Mélanie le haïssait, comme elle haïssait la plupart des gens et, plus particulièrement, tous les conducteurs de 4x4.

Chaussant ses lunettes, Mélanie consulta son plan de banlieue à la recherche du domicile de son « client ».
- J’y suis ! C’est de l’autre côté de la nationale... S’écria-t-elle en repérant les lieux.

Elle rebroussa chemin, cherchant des yeux un passage protégé. Elle cheminait d’un pas décidé, en fredonnant, pour se donner de l’entrain :
- C’est bien fait pour lui ! C’est un gros macho...
En passant, elle jeta un regard méprisant aux poivrots qui, toujours accoudés au comptoir du « Bar à Thym », émirent à sa vue de nouveaux sifflements admiratifs.

Elle arriva au passage pour piétons, la route était très large et la circulation dense. Un panneau lumineux affichait : « Piétons, traversez en deux temps ». Mélanie Duplat était une fille disciplinée. Pas du tout le genre écervelée ! Elle s’arrêta tranquillement au bord du trottoir, en attendant que le petit bonhomme du signal devienne vert. Elle chantonnait toujours, le nez plongé dans le plan du quartier. Elle ne vit pas le gros 4x4 Cherokee rouge lancé à toute allure qui arrivait en zigzaguant et coupait carrément la nationale en diagonale.

A peine amorça-t-elle un geste... un cri...

De toute façon, Pierre Martinot n’eut pas l’occasion de connaître le son de sa voix. Il n’entendit même pas craquer les os de la jolie huissière de justice parce qu’il venait lui-même d’être éjecté et que sa boîte crânienne éclatait contre le mur du garage où l’on vendait de si belles limousines américaines.

Fin

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